Pérou 2011


Conversation


entrevista

D'où surgissent tes personnages ? Est-ce qu'ils existent déjà dans ta tête ou sont-ils apparus d'un fond que tu avais déjà peint, où sont-ils apparus d'un élément extérieur, une musique, un souvenir ?

J'avais déjà réalisé toute une série de “papoteuses”. des formats rectangulaires assez petits. J'avais fait le fond et les personnages en même temps.Mais il était en retrait, feutré par rapport à la présence des personnages. Pour “escuchame” c'est la même chose, les personnages surgissent d'un fond qui est aténué. Après l'exposition collective au centre, j'avais toutes ces paroles que j'avais entendues sur mon travail dans ma tête et je me suis mise à les écrire à l'encre de chine. Comme j'écoutais en boucle une chanson que j'adore d'Agnes Obel, les mots se sont mélangés, superposés et sont devenus illisibles. L'élément graphique de l'écriture prenait de plus en plus d'importance. Il n'y avait toujours pas de personnages, ils sont nés d'une accumulation de papiers, toile, et tissus mélangés à la colle. Le lendemain quand j'ai détaché le premier morceau, le 1er personnage est apparu, le personnage de gauche de “déboiser les rêves”, un homme fougueux mais fragilisé, un idéaliste. Cette idée d'un fond qui aurait davantage de présence me plaisait bien. D'ailleurs, j'avais le désir d'y mettre quelque chose qui évoquerait Barranco, j'avais vu sur le sol, des noms, dessins gravés dans le ciment. C'est quand je suis arrivée à la galerie Colich que ça été une révélation. C'était une évasion vers d'autres continents, d'où le titre; “l'ombre des continents”. Du coup, je me suis mise à commencer une autre toile, avec un fond similaire, la “porte de soi”.  Je pensais vraiment mettre dessus deux personnages mais cette idée je l'avais déjà faite (“déboiser le rêve”) curieusement, la création pousse à ne pas reproduire les mêmes recettes. Je devais faire peau neuve devant un fond qui se suffisait à lui-même. Jai fait des tâches noires, comme des moments d'absence afin de pouvoir provoquer l'apparition .

Pour “Los amantes jamas mueren” (version 2, en couleur) c'était les personnages destinés à “la porte de soi”, ils se sont retrouvés tout à fait naturellement, sans fond, leur taille imposait une certaine autonomie. Les figures se détachaient et reprennaient leur droit.

Un personnage détermine et suppose l'existence de l'autre ?

 J'ai fait une toile avec un seul visage “au bout des lèvres” qui n'est pas exposé. Devant ce visage j'ai fait dérouler des fils, des lignes mais comme il n'y avait pas de deuxième visage, une masse épaisse s'est formée au bout. Comme si, le fait d'être seul avec ses mots, ses émotions, l'être tout entier se cristallise.

Finalement, comme si l'un ne pouvait naître que dans l'Autre.

D'une certaine façon c'est exactement cela. Pour “déboiser les rêves” le premier personnage est arrivé avec une telle force que le deuxième fut plus difficile à réaliser. J'ai essayé de les rapprocher cela ne fonctionnait pas. J'ai alors ajouté un bras, puis une main au 1er personnage, ce n'est qu'à la fin que cette main est devenue une main posée sur l'Autre.  Ce qui devait les unir c'était cette délicate et fragile tentative...d'un désir, d'une compassion. Je crois que c'est de la difficulté que cette rencontre a pu naître.

Par contre pour la série “mourir dans ta bouche” la format étant si petit, il y a eu un rapprochement des visages car j'étais incapable de réduire leur taille et du coup, je me suis rendu compte au fur et à mesure que leur rencontre devenait de plus en plus charnelle.

Pour “l'ombre des continents” il y a deux blocs qui se regardent, la communication semble difficile malgré leurs regards et l'espace qu'ils partagent. Tous deux semblent ancrés dans leurs cultures, leurs convictions. Rien ne semble sortir de leur bouche.

Ce qui me plaît c'est d'assister à la naissance d'une rencontre. C'est par le biais du détail que les personnages se mettent en place, une main faisant appel à un regard, un regard appelle un autre regard.

C'est une mise en scène de personnages dont tout à priori séparent. Ce sont des personnages que je retrouve, que j'ai vu le matin même, que je croise, ou sortis d'une mémoire plus ou moins lointaine.

Est-ce que cela signifie queles personnages que tu places vont au-delà de la simple représentation, tu leur attribue une vie propre indépendante ?

Ce qui m'intéresse  ce n'est pas tant ce qu'ils peuvent se dire mais, ce qui se passe dans ce petit instant d'une rencontre, cette main tendu à rencontré l'Autre mais qu'en est-il de cette rencontre. Ce n'est pas les mots qui m'intéresse mais plutôt ce qu'il va en subsister. Les toiles sont bruyantes quand je suis en train de mettre en place tous les détails. Une fois agencée, la toile redevient silencieuse, étrangère, je me sens en dehors d'elle, elle me résiste et je m'étonne alors de sa complexité. Je redeviens spectatrice et je devine alors que le tableau est fini.

En paraphrasant Pirandelo, tes personnages sont en quête d'un auteur, peintre dans ton cas, ou est-ce le peintre qui est en quête de personnages ?

Je ne cherche pas de personnages, ils surgissent. Ils s'imposent. Je les reconnais parfois. Par exemple, pour “escuchame”, c'est une situation incroyable. Une femme parlait avec son portable dans le bus, elle était de profil, plein de fils autour de son cou sa main, elle avait le regard droit devant elle et parlait à voix haute, il y avait l'absence physique de la personne mais TOUT le reste y était mouvement du corps, des mains surtout et de ces mots qu'elle répètait sans cesse “escuchame”.

Pourquoi avoir fait des sortes de totems,  pour “los amantes jamas mueren” je ne sais pas mais un visage en appelant un autre, ils se démultipliaient sans cesse.

En réalité, les oeuvres nous échappent, les émotions surgissent qui se mélangent aux idées. Mais la composition a ses propres règles, chaque toile, les siennes.

Comme si chaque toile avait en elle-même ses propres possibilités, limites.

Bien sûr les personnages sont peut-être des ombres de notre propre histoire. C'est autant une volonté de concilier les différents matériaux, les différentes formes qu'une récionciliation à proprement dite de soi-même envers soi même.